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Icy, il doit y avoir des tigres

  • aetiennephotos
  • 29 juil.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 juil.

« Icy, il doit y avoir des tigres »

 

Une Formule Cartographique Mythique

Cette phrase évoque l'ancienne formule cartographique « Hic sunt dracones » — littéralement « ici sont les dragons ». Au Moyen Âge, les cartographes marquaient ainsi les terres inconnues, les peuplant de créatures mythologiques pour habiter l'absence de savoir.

Mais le vrai sens dépasse la géographie : c'est une façon de dire que l'inconnu fait peur, qu'on le remplit de menaces imaginaires.

Victor Hugo a saisi cette intuition profondément. Il l'a intériorisée : « Ce coin sombre est aussi dans l'homme », disait-il. Les zones d'ombre de notre âme recèlent aussi leurs propres tigres, nos passions cachées, nos peurs enfouies.

Voilà le paradoxe : ces formules hantent notre imaginaire moderne, jeux vidéo, romans, films, bien qu'elles soient à peine attestées sur les vraies cartes anciennes. C'est un mythe rétrospectif, un fantasme qu'on s'est créé sur les marges de la connaissance.

Et pourtant, quelque part en Afrique du Sud existe le Tygerberg, la montagne aux tigres. Une coïncidence qui donne à la quête une dernière trace de réalité poétique.

 

 

Mais pourquoi des tigres en Afrique ? 

Quand les Européens arrivent en Afrique du Sud, ils ne trouvent pas de tigres, mais plutôt des léopards tachetés. Faute de vocabulaire adapté, ils les appellent tigers, un mot emprunté au latin tigris qui désignait autrefois indistinctement les grands félins rayés ou tachetés. Cette imprécision se répète à travers les siècles : des cartographes médiévaux aux explorateurs modernes, personne ne dispose d'un mot vraiment fiable.

Le phénomène s'accentue avec la colonisation. En afrikaans, tiger finit par désigner le léopard local, tandis que les langues bantoues comme l'isiXhosa possèdent pourtant un mot précis: ingwe. Mais le dictionnaire d'Ayliff en 1846 fixe la confusion dans la documentation officielle : le colonial impose sa mauvaise traduction, et celle-ci devient réalité administrative.

C'est moins une simple erreur qu'une rupture linguistique. Le nom imposé par les Européens précède et remplace la compréhension juste de la créature. La géographie elle-même en porte la trace : le Tygerberg porte ce nom trompeur depuis des siècles, monument involontaire d'une imprécision devenue historique.


Les tigres de Kishindo : comment réapprendre à être sauvage

A l’origine de la réserve de Kishindo, dont le nom de baptême fut Tiger Canyon, il y a un homme, John Varty. John Varty n'était pas biologiste. C'était un cinéaste sud-africain, un documentariste passionné par la faune et les grands prédateurs. Ce détail est crucial, parce qu'il explique tout ce qui va suivre : Varty ne pensait pas en termes purement scientifiques. Il pensait en termes de narration, d'image, de possibilité dramatique.

Au début des années 1990, alors que les tigres disparaissaient d'Asie, victimes de la chasse, de la perte d'habitat, de l'indifférence humaine, Varty eut une idée qui aurait dû le faire interner : Et si on réintroduisait les tigres en Afrique du Sud ?

Non pas pour sauver les tigres asiatiques (bien que ce fût un argument), mais parce que l'Afrique du Sud avait de vastes réserves, des écosystèmes semi-intacts, et une densité de population très inférieure à celle de l’Inde.

Les biologistes haussèrent les épaules. Les militants pour la protection des animaux levèrent les yeux au ciel. Les Sud-Africains demandèrent : « Pourquoi ? Nous avons déjà des lions. »

Mais Varty persévéra. Et voilà ce qu'il fit.

Il a conçu Tiger Canyon, une réserve protégée conçue comme une zone de transition. L'idée n'était pas simplement d'amener des tigres et de les relâcher. Non. C'était infiniment plus complexe. Il fallait réapprendre à ces animaux nés en captivité à être des prédateurs. Les tigres sauvages apprennent à chasser de leur mère. C'est une période cruciale qui dure environ deux ans. Pendant ce temps, la mère tue des animaux progressivement plus difficiles, laisse les petits les terminer, puis les laisse progressivement prendre des risques plus grands.

Un tigre de zoo ? Il n’a jamais vu de proies en liberté. On lui donne de la viande morte, hachée, dans une gamelle. À quoi ça ressemble ? À un hamburger, pas à une proie !

Donc quand on relâche un tigre de zoo en Afrique du Sud, il voit un impala, si gracieux, si agile, mais terrifié… Son instinct dit : « Mange-moi ! » Mais il ne sait pas comment. Varty et son équipe ont dû enseigner activement cela. Comment ? En nourrissant d'abord les tigres avec du gibier tué, puis progressivement avec du gibier libre mais confiné, puis avec du gibier libre dans un espace plus grand. Les tigres sont des chasseurs d'embuscade. Ils se cachent, observent, attendent le moment parfait, puis bondissent.



Les tigres de zoo ? Ils n'avaient eu besoin d'aucune des compétences cynégétiques indispensable à la survie dans le monde sauvage. Ils étaient habitués à obtenir ce qu'ils voulaient immédiatement. Ils n'avaient jamais attendu. Ils n'avaient jamais échoué. Ils ne savaient pas gérer la frustration ou la famine. Et il a fallu tout leur apprendre.

Il y eut des victoires. Certains tigres apprirent effectivement à chasser. Certains développèrent des comportements plus naturels. Quelques-uns s'intégrèrent à l'écosystème avec un succès relatif. Les deux premiers tigres réintroduits ont eu des petits nés en Afrique du Sud. C'était révolutionnaire. Des tigres nés à l'état libre, issus de parents qui avaient appris à survivre en dehors de toute structure humaine. Les documentaires que Varty produisit étaient magnifiques, émouvants, et commercialement réussis. L'idée même avait capturé l'imagination du public.

Kishindo aujourd’hui

En franchissant les doubles clôtures électrifiées de la réserve, j'ai ressenti cette étrange sensation qu'éprouvent les cinéastes en pénétrant sur un plateau de tournage : une réalité construite, magnifique mais artificielle. Ces barrières massives sont à la fois rassurantes et troublantes. Elles disent clairement : « Ici, rien ne peut s'échapper. La nature africaine est sécurisée. »

Ce qui était une critique virulente du projet trouve ici sa réponse architecturale. Les tigres ne sont pas une menace pour le Karoo. Ils ne peuvent pas l'être. Cette certitude change tout le regard qu'on porte sur l'expérience.

En roulant en 4x4 à travers les enclos immenses, somptueux, sauvages, j'ai observé des animaux réellement libres dans leurs mouvements. Les tigres que nous avons suivis et photographiés bougeaient avec l'assurance de prédateurs en possession de leur territoire. Ils ne se déplaçaient pas nerveusement. Ils ne cherchaient pas les clôtures.

Mais une question lancinante s'impose : Savent-ils qu'ils sont enfermés ?

Un écosystème complet ne tourne jamais en boucle fermée sans conséquences. Ils vivent dans une bulle écologique qui fonctionne, mais c'est une bulle.

Et les tigres ? Ils ont retrouvé l'instinct de chasse, certainement. C’est la quatrième génération et ils sont tous nés ici.

 

Varty a posé la bonne question au bon moment. Les années 1990, c'était le moment où les zoos s'effondraient sous le poids de leurs tigres en captivité. Des cirques fermaient. Des collections privées se dissolvaient. Entre la cage et la mort, il y avait un vide.

Sur le terrain, en voyant ces onze tigres dans le Karoo, on comprend viscéralement l'urgence morale de cette époque : que faire d'un animal qui ne sait pas chasser mais qui a l'instinct de prédateur ? Le condamner à 20 ans de captivité ? L'euthanasier ? Ces options semblaient et semblent toujours, profondément injustes.

Varty a choisi une troisième voie. C'est difficile de le critiquer trop violemment pour cela.

 

Mais il faut le dire franchement : il y a du narcissisme dans ce projet où John Varty a pu réaliser son fantasme de cinéaste : créer la nature selon son rêve.

Les documentaires qu'il a tournés, les publicités que la réserve génère, l'aura mythique qui entoure le projet, tout cela a contribué à faire de Tiger Canyon un œuvre d'art personnel autant qu'une initiative de conservation. Ce n'est pas nécessairement répréhensible. Mais c'est réel. Et il faut le nommer. D’ailleurs, en changeant le nom de la réserve pour Kishindo, en s’impliquant dans un projet global de sauvegarde des guépards, les nouveaux managers de la réserve veulent changer cette image et ancrer la réserve dans l’écosystème africain.

 


A l’issue des ces journées dans la réserve, des questions se posent, et en particulier son intérêt réel pour la sauvegarde des tigres. Voici ma réponse : Tiger Canyon ne sauve pas les tigres. Mais il sauve certains tigres.

 

En effet, le projet ne restaure pas les habitats asiatiques, ne crée pas une population reproductrice viable au sens génétique strict, n'offre pas une solution à l'extinction des tigres en nature et n'est pas transférable : on ne peut pas créer une réserve Tiger Canyon dans chaque pays.

Mais, il sauve les individus de l'euthanasie ou de la dégénérescence en cage. Il a démontré que les tigres peuvent retrouver des comportements sauvages en quelques générations. Il pose la question : est-ce qu'une captivité élégante et spacieuse est éthiquement différente d'une cage ? (Réponse : oui, profondément.) Il crée un modèle qui pourrait inspirer d'autres projets avec d'autres espèces. Et c’est réellement un paradis pour les photographes.

 

 

 
 
 

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